Chocoline est une grosse et belle poule qui repose dans la vitrine d'un chocolatier. Son ventre est lourd de petits œufs en sucre et un gros ruban jaune entoure ses ailes et ses pattes. Le chocolatier a fini de la mouler la veille avec un fin chocolat de très bonne qualité et il est fier de son travail. Alors il lui a donné un nom, comme on le fait parfois pour les objets que l'on aime : Chocoline ...

Chocoline repose, tranquille, dans un beau nid de paille installé derrière la vitre. Mais soudain, ce matin-là, un mince rayon de soleil pénètre la boutique pour aller se poser juste sur l'œil de la poulette. A l'instant même, voilà la belle qui sort de sa torpeur, ouvre son autre œil et observe tout autour d'elle. C'est le silence, mais une bonne odeur règne dans la pièce où elle aperçoit toute sorte d'animaux immobiles, parmi des fleurs et des feuillages. Elle observe tout avec étonnement, mais ne peut bouger.
Bientôt le chocolatier et sa dame, qui vivent au-dessus, tout en haut de l'escalier, descendent, parlent, vérifient que tout est en place et ouvrent la porte qui donne sur la rue. Aussitôt divers personnages entrent, des couples, des papis et mamies, des jeunes filles et même des enfants, et spontanément les conversations fusent. Parfois les regards se posent sur elle et, candide, elle ne sait si elle doit en éprouver joie ou crainte ... Tout est si nouveau, ce matin-là !
Dans le flot des paroles, elle reconnait deux mots qui semblent sortir de toutes les bouches : Le printemps ! "Enfin le voilà ! Depuis le temps qu'on l'attendait ... Il s'est fait désirer, comme un prince, celui-là !... Marre de l'hiver et du froid ! Enfin, on va pouvoir sortir gratter le jardin ... C'est de loin la saison qu'on préfère ... "
À les écouter, Chocoline se sent toute bizarre et n'a plus qu'une envie, rencontrer ce beau Prince ! Ce merveilleux Prince qui occupe tous les esprits.
Alors elle tente de bouger une patte, une aile, puis une autre patte et l'autre aile, tout doucement, sans être vue. Elle se contorsionne à droite, à gauche, bouge la tête, puis la queue, encore, encore ... Enfin, à force d'efforts, le ruban jaune glisse sur le bord du nid ... Toute joyeuse, Chocoline peut sauter sans bruit au sol et se glisser dehors au moment où de nouveaux clients franchissaient la porte.

La voilà maintenant dans la rue, à l'aventure, pour chercher le Printemps. Tout d'abord les odeurs de pots d'échappement viennent lui causer un certain désagrément, mais jusqu'au bout du village, elle marche pour rejoindre la campagne. Dans un bouquet d'arbres, les oiseaux piaillent et gazouillent en grand vacarme. Elle lève la tête dans leur direction et crie : "Les oiseaux, taisez-vous un peu !" Silence interloqué ... Pour qui elle se prend cette grosse poule ?! Mais la voilà qui reprend :

- Vous pourriez me dire où est le Printemps ?

- Le printemps, mais c'est nous ! reprennent les oiseaux en piaillant de plus belle.

- Rôhhh, ils se sont moqués de moi, maugrée la poulette en continuant son chemin.

Mais les petits œufs sucrés ballottent dans son ventre et alourdissent sa démarche. Le soleil, auquel elle n'est pas habituée, lui donne chaud. D'ailleurs ne se sent-elle pas un peu molle ? Bah, cela va passer. Autour d'elle maintenant l'air est délicieusement parfumé et le courage ne lui fait pas défaut. Elle est sûre qu'en s'approchant des jardins et des bois, elle finira par rencontrer le Beau Prince, Son Prince, le Printemps.

Une tache jaune l'attire plus loin dans un parc. De jolies corolles dansant au bout de leurs tiges. Ce sont des jonquilles et Chocoline s'approche confiante.

- Moi aussi avant, j'avais un ruban jaune, autour de moi, leur dit-elle pour entamer la conversation.

Les jonquilles tournent et agitent un peu leur corolle en pouffant de rire.

- Que nous veut cette poule maladroite ?

- Je cherche le Printemps ... Je pensais que vous pourriez m'aider à le trouver.

- Le printemps, mais naturellement, c'est nous ! s'esclaffent les jonquilles.

- Mais non, je cherche un beau Prince qui fait battre les cœurs et alimente les conversations. Ce n'est point de vous, Trompettes, qu'il s'agit !

Chocoline s'enfonce dans la campagne, à nouveau déçue. Elle commence à douter et à se décourager, lorsque un lièvre détale près d'elle.

- Oh, Grandes Oreilles, peux-tu m'aider à trouver le Printemps ? Je le cherche depuis déjà si longtemps !

- Le printemps ? répond le lièvre amusé. Mais il est partout. À droite, à gauche, ici et là ! Pas besoin de le chercher, il est ici et là, maintenant, c'est tout ! Mais moi, il faut que j'y aille, je suis pressé. Avec toutes les giboulées de mars, il y a eu des éboulements dans mon terrier et j'ai fort à faire. Salut Jolie Poulette !

- Salut, répond Chocoline, triste et bien fatiguée.

Accablée par le soleil, avec sa lourde charge au creux du ventre. elle peut à peine avancer. Mais là, devant elle, dans un grillage, un trou a été creusé, juste à sa taille. "Oh, je ne peux aller plus loin !" Lentement, elle se glisse alors à travers le passage. Épuisée, elle arrive dans le jardin d'une famille pauvre où les cloches ne laissaient jamais d'œufs auparavant.

Dans la maison, jouait un petit garçon, Teddy, qui avait beaucoup de mal à respirer. Sa maladie, la mucoviscidose, l'obligeait à rester souvent enfermé dans sa chambre. et sa famille en était triste.

Au jardin, Chocoline s'installe dans un creux grand comme un nid, aux pieds des salades. Elle ne bouge plus. Elle a très chaud, elle se sent molle, très molle. Et fatiguée ! Bien fatiguée !

- Ah, s'exclame-telle, je fonds, je fonds ! C'est ça, le Printemps ! Fondre d'amour !

Et tous ses petits œufs dégringolèrent entre les mottes de terre, dans le jardin de Teddy ...

Il est passé par ici !
Il est repassé par là !
Il est ici et là,
Maintenant, c'est tout !

Et cric !
Et crac!
Mon conte peut rentrer dans le sac !

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